Ça sent le chlore sur ma peau, au creux du bras, ça commence à gratter un peu, ne pas gratter, une odeur bien pratique pour désinfecter, il suffit de tartiner de crème hydratante. Ça sent le fromage au frigo, une odeur bien pratique pour empester. J’ai rien d’une mouche tout m’échappe, ces mouches attirées par la merde, par tous les corps suintants, les fromages revendicateurs enfermés dans les frigos mais prêts à descendre dans la rue, alignés sur les trottoirs avant la beine.
Cl, c’est l’élément simple, HCl, la formule de l’acide chlorhydrique dissout dans les piscines pour faire baisser le pH, il doit y avoir une formule chimique qui produit l’odeur du fromage Belge, mais Bruxelles, la France, juste quelques kilomètres, j’ai encore le souvenir précis du fumet de ce vieux Samer, fromage flamand, un frigo ouvert dans les environs d’Arras, plusieurs suicides par noyade volontaire dans les canaux de Bruges, forcément.
Comment ça forcément ? Tu t’improvises chimiste, je ne connais qu’H2O, bien que côté géographie, ça me laisse perplexe les canaux de Bruges qui trouvent leur source dans un frigo à Arras. Limite limite, tes histoires en eau trouble, ça me rappelle le journal de 20 heures, un peu. Quand tu dis forcément, tu dis que c’est sûr, ou que c’était forcé, comme noyade ? Je veux bien flotter au large, si tu me laisses pas sur ma faim.
Mais t’as toujours faim ? Qu’est ce que tu veux que j’y fasse ? Évite absolument le Samer, ou alors fais descendre avec un grand verre d’ammoniaque (NH4OH), faire fuir la toxoplasmose, vermifuger, blanchir, évacuer, nettoyer, laisser la place nette, évite aussi le Vieux Lille, on en fait des caisses sur le fromage Corse, mais l’ennemi, c’est le vieux Lille, j’ai survécu aux Corses, mais j’étais plié en deux chez le médecin un lendemain de Vieux Lille, juré craché vomi, évite, à tous prix.
Je pourrais prendre la mouche, mais tu sais j’ai touché à des munsters cathodiques, des époisses fractals, sans compter les vieux picodons médiatiques, bref, je suis immunisée contre la toxoplasmose et le cytomégalovirus, je nage deux fois par semaine en eau froide, je prends des bains sans foule bouillonnants bouillants, j’évite d’écrire « mais » trois fois dans une phrase, deux suffisent, qui sont ces suicidés forcenés de Bruges ?
Je ne sais pas, sans doute une légende urbaine, un truc que j’ai peut-être inventé, mais ça fait toujours plus vrai que quand on en parle à la télé, je lis please kill me, on dirait que ça va me plaire, mais je n’en suis pas sûr encore, je mange du bœuf au piment, c’est tiède, mais épicé, je n’ai pas de problème avec les mais, mais, mais, avec les mais, fais ce qu’il te plaît.
Avec du maïs comme le sous-commandant ? Chacun son truc. Il ne reste plus grand-chose au frigo, à part du froid et ce fromage qui pue, je me demande qui achète encore des boîtes de conserve, le maïs spongieux et les carottes molles de la crise, j’en ai mangé des haricots verts filandreux en cannette en regardant la télé après la piscine. Temps révolu des conserves quand Mexico tremblait, les otages du Liban, je regardais le début de tout, je ne mangeais pas de fromage politique, une erreur de jeunesse, et me barrait lire Pagnol, Cigalon, une histoire de conserves périmées au soleil.
Je dis mais, pas maïs, i, pas ï, une barre borgne, je ne comprends rien à cette histoire de carotte molle de la crise, quelle crise ? La crise de la quarantaine ? On a la carotte molle à quarante ans ? Ma télé ne marche plus, je survis très bien, encore cinq ans, un problème d’antenne, je crois, cinq ans à faire le cerf, ou alors un problème de prise, avant la débandade.
Je reviens de la piscine, se tremper dans l’eau, je vais regarder la télé, voir si les carottes sont cuites, le chlore reste, à défaut de tremper dans les manifs, je n’ai jamais touché une carotte de plus de quarante ans, je ne suis jamais allée à Arras manger du Samer. Il fait froid, je cours dehors vers le bassin, l’idée d’être un poisson d’élevage, ne pas se ramollir, je préfère l’immensité de la mer, j’aime tellement nager dans la mer, on pourrait se rencontrer à Arras, un jour. J’apporterai du Samer.
Ça marche, dès que je suis sur place, je te glougloute dans le sandwich, ou on se visiophone, je préfèrerais qu’on organise ça avec une vache qui rit, finalement, j’aime pas déranger, ni faire fuir, ni nettoyer le vomi.